Science-fiction, fantastique et fantasy pour jeunes : Revue de l’année 2004

par Laurine SPEHNER

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 736Ko) de Solaris 154, Printemps 2005

Voici venu le temps de notre rendez-vous annuel, celui de notre survol de la littérature jeunesse québécoise en science-fiction, fantastique et fantasy de l’année 2004. Rappelons à nos lecteurs les critères qui régissent cette sélection (tout à fait personnelle, faut-il le souligner). Le public visé est celui des adolescents, et préférablement celui des bons lecteurs, de manière que les titres choisis puissent aussi intéresser les adultes. N’apparaissent pas sur cette liste les histoires fantaisistes ou inclassables qui abondent, et qui visent souvent un public plus jeune. Les recueils de nouvelles sont également exclus parce qu’ils présentent des récits trop courts et de qualité variable. Enfin, sont aussi éliminés les livres jugés faibles ou sans originalité. En bout de ligne, il reste une liste qui semble raccourcir d’année en année: en 2004, parmi les huit titres choisis, le fantastique n’apparaît même pas, supplanté par une science-fiction et une fantasy qui s’avèrent, heureusement, de bon calibre.

Science-fiction : Des aventures à grande échelle, ou rien !

Fidèle au rendez-vous, Fredrick D’Anterny nous livre Le Maître des frayeurs et Les Naufragés d’Illophène , respectivement les troisième et quatrième volets des aventures de Storine, dans la collection Chacal des éditions Pierre Tisseyre. Storine a échappé de peu à l’explosion de Phobianopolis et se retrouve en compagnie d’autres rescapés à bord de l’ érauliane , le vaisseau d’Ekal Doum, un homme qui tente d’amadouer la jeune fille. Sa personnalité comme ses desseins s’avèrent très noirs et Storine ne se sortira de ses griffes qu’avec l’aide d’éridess et de son nouvel allié, maître Santus. Dans le volume suivant, l’héroïne se met en chasse. Son lion blanc, Griffo, a été enlevé par Ekal Doum, qui a réussi à exiler l’âme de l’animal dans une autre dimension. à bord du Mirlira II , un vaisseau spatial de plaisance, Storine, Santus et éridess échafaudent des plans de sauvetage, pendant qu’un mystérieux passager clandestin s’intéresse de près à leurs activités.

Les deux volumes ont comme point commun de se dérouler en grande partie à bord d’un vaisseau, ce qui évite l’éparpillement du récit qui avait marqué Les Marécages de l’âme . Storine doit aussi affronter des créatures quasi liquides, les Korks, qui s’introduisent dans le corps de leurs hôtes pour se nourrir de leurs peurs. Cet élément horrifiant ajoute une touche d’angoisse bienvenue. Par contre, la différence d’atmosphère entre les deux romans tient en partie à la différence d’équipage: nous passons d’un groupe de rescapés et d’esclaves à une foule bigarrée de voyageurs aisés, qui ont la coquetterie de camoufler leurs véritables traits. Si le déroulement des événements garde facilement l’intérêt du lecteur, il ne propose pas de rebondissements très originaux. Storine apprend de maître Santus, son protecteur, qu’elle est l’élue. De quoi, on l’ignore, mais le concept en lui-même est un lieu commun: combien de jeunes héros d’origine modeste découvrent-ils qu’une grande destinée les attend? Le lecteur futé aura par ailleurs deviné la véritable identité de Santus.

Une autre auteure nous propose la suite de son space opera:Les Mémoires de l’Arc, de Michèle Laframboise, est le quatrième volume de la série Les Voyages du Jules-Verne publié chez Jeunesse-plus, la collection enrichie de Médiaspaul. Armelle Clécy est en mission, accompagnée de l’irascible Kurian (en pleine désintoxication) et de Sorral, dit le Fouineur. Le trio espère se rendre en secret chez les Bêtans afin de mettre la main sur les archives du Blocus, la seule façon de couper l’herbe sous le pied de l’Alliance, qui orchestre une guerre tout à fait injustifiée. Le voyage de Clécy et de ses compagnons est ponctué de problèmes techniques, d’abordages pirates et d’échanges virils entre les deux personnages masculins qui ne peuvent pas se supporter. Le thème de la mémoire est exploité avec beaucoup de doigté par l’auteure. Elle présente d’abord un groupe d’humains rescapés vivant harmonieusement avec des pirates Chhhatyls, et qui préservent à bord de leur vaisseau de fortune (le Spanichinn , ou l’auberge espagnole) des objets ayant appartenu à une époque révolue. Des éléments anciens de linguistique ont même déteint, non sans humour, sur les Chhhatyls. En parallèle, les Bêtans, qui apparaissent plus tard dans le récit, préservent leur mémoire dans les fruits (dits les Archives) d’un arbre géant. Cette société technorganique a, de plus, une façon de communiquer des plus particulières, comme le découvriront les protagonistes. Attention aux gargouillements d’estomac! Le lecteur appréciera le ton badin que prend l’auteure sans désamorcer le sérieux d’une scène, et les remarques perspicaces sur les petits problèmes de la vie courante.

Jean-Louis Trudel, connu pour ses histoires d’aventures spatiales à grande échelle, vient d’amorcer une nouvelle série dans la collection Jeunesse-pop de Médiaspaul, Les Voies de la destruction. Les deux premiers volumes, La Princesse de Tianjin et Les Insurgés de Tianjin , sont sortis presque simultanément cette année. Ils mettent en scène deux personnages familiers, Samuel Makenna et Corinne Aragaki, dont les chemins se croisent encore une fois. Maintenant capitaine de son propre vaisseau, le Christophe , Samuel est en fuite, avec à son bord la princesse de Tianjin, un ambassadeur et un informaticien doué. Une guerre menace d’éclater si la princesse ne retourne pas sur sa planète, sauf que cette dernière est maintenant contrôlée par des traîtres. La routine! L’histoire tourne autour de considérations politiques et commerciales complexes impliquant une Ligue, un Empire, une République et un blocus – sous cet aspect, les comparaisons avec la deuxième trilogie de Star Wars ne manquent pas. Interviennent là-dedans beaucoup de personnages dont les fonctions, honorifiques ou réelles, s’ajustent parfois aux besoins du moment. Le premier volume offre un élément horrifique qui met du piquant dans un univers un peu propret: les prisonniers de Ruego se font trancher les mains pour mieux travailler dans une interface électronique, et on les leur rend temporairement s’ils sont sages! Nous retrouvons aussi dans le deuxième volume d’autres vaisseaux aux noms bizarroïdes et menaçants (l’Exécution Sommaire, le Qui Hait Bien Châtie Mieux), comme dans la précédente série. On peut parier que l’auteur s’est amusé à les pondre.

Fantasy : Quand la magie devient politique

Julie Martel nous ramène dans l’Eghantik avec une nouvelle série intitulée La Guerre des cousins. Un premier roman vient de paraître chez Jeunesse-pop, L’Héritage des jumeaux, et deux autres sont déjà annoncés (Les Destins guerriers et Le Destin de Coricess). Il ne s’agit pas d’une série à proprement parler, précisons-le, mais d’une histoire unique divisée en cinq romans à cause de sa longueur. Le premier tome fait en quelque sorte office de prologue, alors que le magicien Ertus apprend que le roi Paol, un incompétent ayant plongé l’Eghantik dans la misère, n’est pas le souverain légitime. Ertus se lance à la recherche du véritable héritier, flanqué de la musicienne Aziliz et du voleur Golven, sans se douter que la personne qu’il cherche se trouve sous son nez. Ce volet ne met en scène que quelques-uns des principaux protagonistes d’un vaste jeu politique qui commence à peine à se développer, puisque l’histoire s’intéresse surtout aux efforts d’Ertus pour retrouver un personnage. Il s’ensuit un chassécroisé de rencontres fortuites qui amènent le lecteur dans différentes régions de l’Eghantik. Le récit suit un rythme tranquille, sans rebondissement dramatique outre les tentatives de Golven d’échapper à la pendaison pour vol. Ce prologue constitue avant tout une agréable promenade sous forme de quête en compagnie de troubadours, dans une contrée qui connaît vraisemblablement ses derniers jours de paix.

En 1997, Yves Meynard avait publié chez Jeunesse-pop Le Fils du Margrave , le premier roman de la série Les Marches de la Lune Morte . Deux autres volumes viennent de sortir, L’Héritier de Lorann et L’Enfant de la Terre , où nous retrouvons Sébastien, au retour de son périple impromptu chez les Lunaires. Son père, le Margrave de la Marche Orientale, vient de se faire assassiner par un rival et Sébastien doit maintenant maîtriser les lourdes responsabilités découlant de ses nouvelles fonctions. Pour corser la situation, Loriel, une Lunaire l’ayant autrefois aidé, se transporte dans son château et l’implore de revenir sur la Lune: l’avenir de sa race est en jeu et seul Sébastien, par sa physiologie particulière, peut l’aider. Le jeune homme se méfie, et avec raison. Usant d’un stratagème magique, Loriel ramène le nouveau Margrave à Farglon et Sébastien se rend compte avec horreur que la forteresse a été conquise par les Hispix, des créatures métalliques ayant une prédilection pour les objets tranchants. Leur commandante, Tellon-Kheveren, s’intéresse beaucoup à cet humain «lourd» et souhaiterait comprendre le fonctionnement de sa pensée. Il faut dire que Tellon-Kheveren a de grands projets pour la race Hispix… et celle des humains. On se souviendra que le premier volume présentait les deux mondes, celui des hommes et celui des Lunaires, dans leur état «naturel», d’où un contraste majeur entre l’austérité poussiéreuse de l’un et le baroque coloré de l’autre. L’invasion des Hispix, une race complètement étrangère à celle des humains, parvient d’une certaine façon à unifier les couleurs en apportant du sang et de la grisaille dans l’univers bariolé de Farglon. Il reste néanmoins un contraste fondamental et fort intéressant: celui d’un monde dominé par les hommes où l’eau abonde alors que la magie se meurt, et un autre, dominé par les femmes, dont les ressources magiques sont telles qu’elles peuvent être gaspillées, contrairement à l’eau, une denrée précieuse sur la Lune. Tous ces gens ont pourtant une origine commune, apprendt-on à mesure que Sébastien trouve les réponses à ses questions. Reste encore à résoudre l’origine des Hispix, des créatures que les lecteurs pourraient apparenter à des programmes multilames à deux pattes. Une excellente série à suivre…

Comment expliquer la brièveté de cette liste, outre ses critères sévères? Il ne se publie pourtant pas moins de titres en littérature jeunesse, comme peuvent en témoigner les pages de la revue spécialisée Lurelu. Les éditeurs jeunesse n’ont pas non plus délaissé les genres qu’affectionnent les lecteurs de Solaris. Seulement, ce qui se dégage de la production générale est un manque de connaissance de ces genres et des règles qui les régissent. Conséquemment, plusieurs histoires proposées aux adolescents tombent dans la catégorie des inclassables, avec des récits fantaisistes qui ne manquent pas nécessairement d’intérêt en soi, mais qui deviennent difficiles à juger selon nos standards. Ce facteur seul explique déjà la prédominance des titres de Médiaspaul dans cet article, puisqu’il s’agit de la seule maison d’édition dont le créneau jeunesse se consacre exclusivement à la science-fiction, le fantastique et la fantasy, souvent sous la plume d’auteurs chevronnés. Il faut aussi constater une tendance à la facilité: nombreux sont les romans où la cohérence du récit et la crédibilité des personnages laissent à désirer, si bien qu’ils ne peuvent s’adresser qu’à des lecteurs très jeunes et ayant peu lu. Comme leur qualité moindre ne nuit pas à leur popularité, cela explique sans doute pourquoi les éditeurs ne se sentent pas obligés de monter la barre. Il faut donc miser sur l’espoir que ces romans plus populaires instilleront le goût de la lecture aux jeunes pour qu’ils puissent, avec l’expérience, affiner leurs goûts.

Laurine SPEHNER

Bibliographie

  • Fredrick D’Anterny, Storine, l’orpheline des étoiles (vol. 3): Le Maître des frayeurs , Saint-Laurent, Pierre Tisseyre (Chacal), 2004, 408 p.
  • Fredrick D’Anterny, Storine, l’orpheline des étoiles (vol. 4): Les Naufragés d’Illophène , Saint-Laurent, Pierre Tisseyre (Chacal), 2004, 346 p.
  • Michèle Laframboise, Les Mémoires de l’Arc , Montréal, Médiaspaul (Jeunesse-plus), 2004, 208 p.
  • Julie Martel, L’Héritage des jumeaux , Montréal, Médiaspaul (Jeunesse-pop), 2004, 176 p.
  • Yves Meynard, L’Héritier de Lorann , Montréal, Médiaspaul (Jeunesse-pop), 2004, 184 p.
  • Yves Meynard, L’Enfant de la Terre , Montréal, Médiaspaul (Jeunesse-pop), 2004, 184 p.
  • Jean-Louis Trudel, La Princesse de Tianjin , Médiaspaul (Jeunesse-pop), 2004, 192 p.
  • Jean-Louis Trudel, Les Insurgés de Tianjin , Médiaspaul (Jeunesse-pop), 2004, 216 p.

Infographiste et webmestre, Laurine Spehner n’a toujours pas quitté Longueuil et continue régulièrement de publier illustrations et critiques. On a déjà pu voir ses illustrations dans les pages des revues Solaris et Alibis et, depuis peu, aux éditions Alire. Elle rédige aussi des comptes rendus critiques de romans jeunesse pour la revue Lurelu . On peut lire son survol de la SF pour jeunes au Québec de 2001 dans Solaris 141, de 2002 dans le 145 et de 2003 dans le 149.

Mise à jour: Mars 2005 –

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *