Wiscon 27

par Élisabeth VONARBURG

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 939Ko) de Solaris 147, Automne 2003


Molly Gloss, Élisabeth Vonarburg et Carol Emshwiller (Photo: é. Vonarburg)

Wiscon est le seul congrès féministe de science-fiction et fantasy au monde. Il a lieu aux états-Unis, à Madison, au Wisconsin. Il existe depuis 27 ans et n’a cessé de croître: l’assistance en 2002 se situait aux environs de mille personnes; il y en avait davantage cette année, même si on n’avait jamais l’impression d’étouffer. C’est dire que ce congrès répond à un besoin réel; une communauté mondiale (on y vient parfois de loin: Australie, Argentine, Angleterre, Canada, Espagne…) s’est rassemblée autour de Wiscon.

Après avoir assisté au congrès une première fois en 1996 (j’avais été invitée au 20e anniversaire), et en 2001 comme invitée d’honneur, j’ai été contactée de nouveau cette année et j’ai répondu avec enthousiasme à l’invitation. En effet, il n’est pas plus évident ni facile d’écrire et de publier de la science-fiction aujourd’hui, pour une femme, que ce ne l’était en 1996 ou en 2001 – même si ça l’est un peu plus tout de même que lors de mes débuts, en 1979. Le soutien aussi bien psychologique que professionnel n’est pas du luxe dans ce domaine. C’est encore plus vrai en français: les femmes qui produisent actuellement de la science-fiction et du fantastique au niveau professionnel dans cette langue se comptent sur les doigts de la main. Mais un bon tiers des écrivains anglophones qui produisent de la science-fiction et du fantastique sont des écrivaines, et une proportion appréciable d’entre elles participe à Wiscon et de ses activités annexes, comme la liste de discussion électronique Fem-SF, et surtout le prix James Tiptree Jr.

Rappel pour nos lecteurs des générations X et Y: James Tiptree Jr. est le pseudonyme choisi à la fin des années 60 par Alice Sheldon, une auteure de SF et une féministe, qui pour des raisons professionnelles pensait en avoir besoin (non sans raison, elle travaillait pour le gouvernement américain depuis les années quarante). Ce nouvel «auteur», un peu excentrique, qui ne communiquait avec lecteurs et éditeurs que par lettres et ne venait jamais aux congrès de SF, connut un succès foudroyant qui se maintint pendant une dizaine d’années, gagnant plusieurs prix et fut salué comme «le meilleur nouvel auteur américain de science-fiction de la décennie» par des critiques et auteurs masculins en place – mais aussi par des auteures et féministes ardentes. Le tout se passait en effet dans le cadre de l’entrée en force des femmes dans la science-fiction américaine, laquelle n’allait pas sans causer des remous. Après quoi Alice Sheldon révéla la vérité: une femme était James Tiptree Jr.

Ciel.

Les répercussions de cette affaire furent nombreuses et durables pour toute une génération d’auteures et d’auteurs, et ne se limitèrent pas aux états-Unis. Je peux personnellement en attester, car, apprenant la nouvelle au Québec en 1978, j’en vis mon propre cheminement d’écrivaine et de féministe profondément affecté.

C’est donc avec une grande satisfaction qu’en 1991, plusieurs années après la disparition d’Alice Sheldon, fut accueillie dans le milieu «sféministe» la création du prix Tiptree, à l’initiative de Karen Fowler et Pat Murphy. Jamais prix ne fut mieux nommé: on en a en effet choisi le nom pour illustrer la difficulté éprouvée par les femmes à voir leurs travaux reconnus et appréciés. Le prix couronne des textes qui explorent et remettent en question les rôles sexuaux (gender roles), et il est évidemment ouvert aussi bien aux écrivains qu’aux écrivaines. Cette année, on a un ex aequo (une rareté) entre deux hommes (encore plus rare!): John Kessel, pour la nouvelle «Stories for men» (Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine) et M. John Harrison pour le roman Light. On peut trouver la liste des textes retenus par le jury, ainsi que tous ceux des années précédentes, sur le site SF3 – http://www.sf3.org – qui est également celui de Wiscon; on y trouve aussi les commentaires détaillés des jurés.

Le prix Tiptree est unique en son genre, il faut le souligner: la bourse de 2000 $ US et la totalité des frais encourus pour l’organisation du prix sont en effet entièrement financées par des lectrices et lecteurs, lors de ventes de… gâteaux et biscuits, et de livres de recettes de desserts, et des ventes aux enchères souvent très farfelues; «Tiptree» est en effet une marque de confiture britannique. Ce détail contribue sans doute à illustrer l’atmosphère très particulière qui fait le charme de cette convention elle aussi unique en son genre.


Ursula Le Guin, Molly Gloss, Justine Larbalestier (une universitaire australienne auteure de The Battle of the Sexes in Science Fiction, essai finaliste pour le Hugo, critiqué dans le volet papier de ce numéro; son mari Scott est debout), et Carol Emshwiller. (Photo: é. Vonarburg)

Ce qui me frappe toujours à Wiscon, et de plus en plus, c’est la diversité et l’inclusivité. C’est sans doute la convention où l’on peut voir le plus de non-Caucasiens; toute l’échelle des âges y est représentée et prise en charge, des bébés aux grands-mères en passant par tous les âges intermédiaires; il y a certainement bien davantage d’hommes dans cette convention féministe qu’il n’y a de femmes dans bien des conventions ordinaires où je suis allée; et la multiplicité des orientations sexuelles est également bien apparente. Bref, une représentation assez fidèle du genre humain.


Pamela et Richard Chwedyk (lauréat du prix Nebula, nouvelle). (Photo: é. Vonarburg)

 

Et il y a le programme. Ah, le programme! Le petit livret lui-même est une pure merveille: compact, précis, informatif, drôle, et justement nommé The Wiscon Unsurpassed, Perfectly Organized, Evil-Clone-of-the-Mother-of-All-Programs. Son contenu est par contre le plus grand générateur de frustration que j’aie jamais rencontré dans une convention de science-fiction et de fantastique: on voudrait pouvoir assister aux deux tiers des tables 154 rondes… et il y en avait 156 cette année (en comptant les nombreuses lectures). Je nommerai seulement celles auxquelles je participais ou ai assisté: «La politique américaine en tant que science-fiction», «Fantasy urbaine et SF pastorale», «Auteurs qui écrivent des personnages féminins, auteures qui écrivent des personnages masculins», «La gestion de la violence dans un monde idéal», «Comment construire une religion fictive», «écrire l’Autre», «Les guerrières dans la fiction et leur vraisemblance», «Le piège de la société où il n’y a plus de rôles sexuaux», «La place du rêve dans l’écriture»… Ouf. J’ai rempli un carnet de notes.

Et pourtant, j’ai trouvé le temps de discuter avec des amies – et de me sustenter sans avoir à courir.


Karen Fowler, Ellen Klages et John Kessel entiaré, lauréat du Tiptree. La photo où il apprend qu’il a gagné est beaucoup plus drôle, mais hélas plus floue. Le lauréat du Tiptree reçoit un chèque de 2000 $, 1000 $ quand c’est un ex aequo, un gâteau en chocolat (faux) rempli de vrais chocolats, et une tiare, qu’on se repasse d’année en année. Après on chante la chanson du lauréat, sur un air de marche nordiste, paroles d’Ellen Klages. En fait, la moitié de la salle chantait. (Photo: é. Vonarburg)

L’autre intérêt de Wiscon, c’est d’être une convention extrêmement littéraire (mais dans une autre atmosphère que Readercon, l’autre convention littéraire américaine). On y trouve un grand nombre d’écrivaines et d’écrivains, dans tous les genres (science-fiction, fantasy, fantastique, horreur, érotisme, poésie, mystère, romance à coloration SF ou fantasy, BD, divers médias visuels, etc.), on peut longuement discuter avec eux, on peut commenter leurs œuvres dans les tables rondes ou les ateliers ad hoc – davantage, j’ai l’impression, que dans d’autres conventions, où l’aspect… publicitaire de la présence des auteurs me semble plus marqué.

à Wiscon, on parle beaucoup boutique – et la boutique, c’est davantage celle de l’écriture que celle de la publication, quoiqu’on s’y attache aussi à cet aspect du métier.


Pat Murphy, écrivaine et mère fondatrice du prix James Tiptree. China Miéville, invité d’honneur, avec son anneau d’oreille. (Photos: é. Vonarburg)

Et enfin, à Wiscon, on s’amuse beaucoup, et d’une façon qu’on ne regrette pas rétrospectivement. Que ce soit la vente de biscuits Tiptree (j’y ai participé cette année avec mes célèbres super-biscuits minces au super-chocolat, que je suis allée faire chez l’amie d’une amie à ma descente d’avion), la vente aux enchères – avec l’écrivaine Ellen Klages, une stand-up comic hilarante dans sa persona d’encanteuse à Wiscon -, le Salon à Desserts (une orgie de gâteaux et autres douceurs qui précède les discours des invités et invitées d’honneurs) – ou les tables rondes elles-mêmes (l’une d’elle, consacrée à l’exolinguistique, s’intitulait par exemple: «Au secours, la Chose a mangé mon traducteur universel!»). Certes, il y a une programmation universitaire et des tables rondes potentiellement des plus sérieuses, genre «L’éthique de l’appropriation culturelle», mais on y rigole aussi. Et on se déguise quand on veut, comme on veut (il y a une soirée consacrée à un Fancy Dress Party, par exemple). On se déguise peut-être même davantage: des hommes s’habillent en femmes, par exemple – et ce ne sont pas tous des travestis.

Le meilleur résumé serait peut-être de dire que Wiscon se situe au confluent d’une liberté pleine de fantaisie et d’un respect intelligent d’autrui, le tout baignant dans un immense amour pour les genres et leur pratique – que ce soit du côté de l’écriture, de la lecture ou de la publication – et dans une solidarité et une camaraderie des plus réconfortantes, sans oublier une conscience politique rare (ce doit être le seul congrès de SF où l’on vous suggère de donner des pourboires aux femmes de chambre, et où on applaudit le personnel de l’hôtel avant les discours des invités d’honneur).


Ursula Le Guin, dissipée, à moins qu’elle ne soit en train de nous saluer en attendant la prochaine édition de Wiscon. Avec Molly Gloss. (Photo: é. Vonarburg)

Cette année, j’ai pu retrouver, citées dans l’aimable désordre qui convient: Ursula Le Guin, Molly Gloss, Carol Emshwiller (invitée d’honneur), Suzy McKee Charnas, Suzette Haden Elgin, Katya Reimann, Pat Murphy, Karen Fowler, Delia Sherman, Ellen Kushner, Peg Kerr, Amy Thompson, L. Timmel Duchamp, Lois McMaster Bujold, p. C. Hodgell, Terri Windling, Candas Dorsey, Hiromi Goto, Sally Miller Gearhart, Kelly Link, Eileen Gunn… Sans oublier les messieurs: l’invité d’honneur, le percutant mais charmant China Miéville, auteur des romans King Rat, Perdido Station et The Scar; John Kessel, lauréat du Tiptree; Richard Chwedyk, prix Nebula de la nouvelle cette année. Et s’il y a des auteures et des auteurs que vous ne connaissez pas là-dedans, eh bien… Il y en a au moins deux douzaines de plus que je ne nomme pas.

Pour un tarif d’inscription d’environ 80 $ canadiens à la porte, vous m’accorderez que ça vaut largement une convention dite «mondiale» – eût-elle lieu à Toronto.

Élisabeth VONARBURG

 [Photo: Elisabeth VOnarburg] Élisabeth Vonarburg est reconnue, bien au-delà de la francophonie, pour la qualité de ses nouvelles et romans de science-fiction. Elle traduit, critique, a œuvré à Radio-Canada et à La Presse, en restant toujours fidèle à Solaris. Ses derniers livres sont un recueil de nouvelles chez Alire, Le Jeu des coquilles de nautilus et Dreams of the Sea, chez Tesseract Books, le premier volume traduit en anglais de sa monumentale série Tyranaël.

Mise à jour: Septembre 2003 –

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