Retour à Von Bek

par Sam LERMITE

Michael Moorcock
La Fille de la voleuse de rêves

Nantes, L’Atalante, 2002, 377 p.

 [Couverture] Ulric, dernier rejeton de la lignée Von Bek, est un aristocrate à l’ancienne, idéaliste raisonnable dont l’intellect, dont le comportement a été forgé par de longues heures de méditations et d’escrime. Accablé par le souvenir du néant issu de la Grande Guerre, il s’évertue dès lors, en compagnie d’autres sympathisants, à provoquer l’avènement d’une Allemagne unie, d’un monde plus juste et plus humain.

Mais les menées d’Hitler et la montée inexorable du fascisme contrarient quelque peu ses aspirations: contrariété qui trouvera un point culminant avec la visite à Bek de deux tristes sires frappés de la croix gammée, dont le prince Gaynor de Mirenbourg, son propre cousin. Lui aussi est sorti très marqué des tranchées de Verdun; mais là où Ulric – contre le nihilisme, l’absurdité de cette expérience – a choisi de cheminer froidement sur la voie de la conscience et de la raison, Gaynor s’est laissé séduire par la vision simple de l’existence comme une lutte brutale, de la force comme unique moyen d’arriver à ses fins. Derrière l’adhésion factice au régime nazi, il ambitionne de devenir le véritable homme providentiel de l’Europe, de prendre le pouvoir pour son compte. C’est oublier que l’idée de s’en remettre à un seul homme ou idéal, l’idée même de «providence» est dangereuse; car il y a davantage d’individus corrompus par le pouvoir que de pouvoir corrompu par les individus…

Toujours est-il que Gaynor, afin de complaire à Hitler et ses lieutenants, doit encore rentrer dans leur jeu. Raison pour quoi il est venu récupérer le Graal et l’épée Ravenbrand, illustres objets et symboles de puissance que la légende a rattachés depuis longtemps au nom des Von Bek, et dont les Nazis ont grand besoin pour asseoir leur suprématie (au moins sur les esprits). Ulric ignore la cachette du Graal, et refuse de céder l’épée; les Nazis reviennent en force, l’emprisonnent. Interrogatoires musclés. Sévices corporels et psychologiques. Tout l’arsenal du parfait petit tortionnaire est déployé pour arracher son secret à Ulric, qui ne trouve même pas de répit dans ses rêves. Rêves où, suivant la trace d’un lièvre blanc échappé d’Alice au Pays des merveilles, il est amené à croiser son reflet, un autre lui-même dans un autre monde. Ulric? Elric?

Là-bas, à Tanelorn, le conflit aussi fait rage, dont le pivot, l’axe criminel n’est autre qu’un avatar de Gaynor, et dont l’enjeu est carrément la cohésion du Multivers. Dupé par des ennemis surnaturels, Elric y perd son épée Stormbringer et sombre dans un état entre sommeil et éveil qui le rejette au fond d’un corps étranger. Elric? Ulric? Qui rêve qui? Après un passage dans une Mittelmarch tirée des fantaisies romantiques et au terme de trajectoires échevelées, les deux rêveurs se retrouveront (littéralement) pour une bataille dantesque dans le ciel d’Angleterre, opposant les dragons de Melniboné aux escadrilles de Stuka nazies. ébouriffant!

Moorcock affectionne les jeux intertextuels, il a délibérément construit son œuvre autour d’archétypes qui se répondent les uns les autres, comme des vases communicants. La Fille de la voleuse de rêve ne fait pas exception, et le lecteur se surprend à tracer quelques parallèles avec des histoires antérieures, à dresser la galerie des personnages récurrents, à cartographier les univers de référence entre lesquels la mystérieuse Oona fait ici figure de trait d’union. Un sentiment général de déjà-vu, donc, où réside peut-être la faiblesse du roman. Tout ceci aurait pu carrément rester banal si l’auteur n’avait profité de l’aubaine pour livrer une réflexion sur les fondements du nazisme et ses rapports avec l’ésotérisme. Partant d’une anecdote maintes fois illustrée par la littérature et le cinéma (qu’on se souvienne de Indiana Jones), selon laquelle les dirigeants nazis – impatient d’appuyer la validité de leurs fumeuses thèses occultistes sur la supériorité de la race – auraient couru les trésors des âges bibliques et païens, Moorcock dénude l’horrible et absurde syllogisme qui a conduit au plus grand génocide de l’histoire. Comment s’y prend-on pour assassiner un million de ses voisins? On leur dénie toute humanité, toute filiation avec le peuple de Dieu (qui soupçonne-t-on d’avoir fait crucifier le Christ?), autant qu’on s’érige soi-même au-dessus des autres, prêts à juger les vivants et à choisir les morts. Moorcock décrit également comment la vacuité des régimes tyranniques se nourrit et se renforce des circonstances: occasion pour lui de critiquer sévèrement l’odieuse politique des vainqueurs de 14-18 qui a conduit l’Allemagne à un vide que Hitler a eu beau jeu de combler. Entretenir la peur, le sentiment d’insécurité; promettre de mettre un peu d’ordre dans un désordre savamment instauré; utiliser les mythes historiques pour mobiliser et abrutir les masses; mettre en condition l’opinion par la maîtrise sur les moyens d’informer et d’éduquer: le fascisme se glisse entre les failles de la démocratie jusqu’à en faire éclater la scène, c’est une stratégie insane et superficielle, un spectacle hollywoodien monté de toutes pièces, dont les ombres et les illusions ne se dissipent malheureusement pas facilement. Si l’on veut bien considérer l’entropie de notre propre époque, alors les aventures de Von Bek peuvent se comprendre comme en réaction à celle-ci. Une mise en garde qui prend d’autant plus de relief après les derniers tragiques événements internationaux… Il faut apprendre à devenir des résistants. Voici bien l’un des propos les plus visionnaires et pertinents d’aujourd’hui.

 

Michael Moorcock
Von Bek

Nantes, L’Atalante, 2002, 666 p.

 [Couverture]Ce fort volume rassemble les deux premières aventures de l’étrange famille Von Bek, publiées au début des années quatre-vingt: c’est-à-dire vingt ans avant La Fille de la Voleuse de rêves. Ce sont deux romans unis par une devise semblable (faites œuvre du diable!), dont le raffinement symbolique et philosophique est mis en perspective par les rigidités propres aux époques décrites.

Acte 1: Le Chien de guerre et la douleur du monde

Nous sommes en 1631. Dieu a déserté le monde, les guerres de religion ravagent l’Allemagne, la raison s’est soumise à la loi d’airain de la poudre à canon et de l’épée. Larmes, sang, douleur pour tous les hommes. Tous? Pas vraiment. Car une poignée d’individus continue de se débattre au milieu du carnage comme des canards dans leur mare. La condition des mercenaires de ces temps est en effet assez «palpitante», certes brutale et souvent brève, mais consacrée aux tueries, pillages et autres viols en série, une esthétique du chaos qui fait leur plaisir, le piment de leur vie. Et puis, il faut bien impressionner l’adversaire, même si on a oublié depuis longtemps à quoi ressemblait son visage.

Tout change pour le Krieghund Ulrich Von Bek quand, sentant tourner le vent, il décide d’abandonner sa troupe de faces de carême, et après quelque macabre errance trouve à se réfugier dans un château au cœur de la forêt de Thuringe, où l’y attendent de curieux personnages et un curieux sort… Il commence par connaître une passion inédite, incongrue même en une époque vouée aux émotions guerrières, puisqu’il tombe éperdument amoureux de la belle Sabrina. Laquelle reste fidèle au maître du château, qu’elle n’aime guère et ne veut pas nommer, mais auquel la lie un pacte très particulier qui l’empêche de retourner parmi les hommes. Ce maître n’est autre que Lucifer, et Sabrina une damnée.

Ulrich est introduit auprès du Prince des Ténèbres; sans grande surprise, il apprend que lui-même est promis à une damnation éternelle, en récompense de ses (nombreux) péchés; sauf s’il parvient à racheter son âme et sa liberté en acceptant de se voir confier une mission difficile: rien moins que guérir la folie des hommes et les délivrer du mal! Précisons aussi que Lucifer n’est pas désintéressé dans cette affaire: souhaitant retrouver grâce aux yeux de Dieu (et très accessoirement sa place au Paradis), il doit encore prouver la sincérité de son repentir. D’où la nécessité pour l’un et l’autre de dénicher le Graal, seul remède à la douleur du monde.

Dès lors, pour son salut et celui de sa belle, Ulrich (tels les preux d’antan) se met en quête. Quête qui l’amène à croiser de nombreux figurants (dont au moins deux superbes archétypes moorcockiens); et qui le mène, entre révolte et désespoir, aux confins de la Mittelmarch, un autre monde reflétant les aspirations du nôtre. Comme tout bon voyage initiatique, celui-ci ne manque pas de péripéties haletantes, ni d’ennemis retors ou simplement monstrueux. à commencer par les propres sbires de Lucifer, que le revirement du maître ne laisse pas de plonger dans le désarroi et l’incertitude. Mais rapidement Von Bek devine que tout le surnaturel conspire à sa perte. Car le retour du Graal, en même temps que rejeter la douleur hors du monde, menace d’engendrer de délicieux paradoxes, en supprimant les besoins inassouvis ou les craintes des individus qu’incarnent Enfer, Paradis et Ailleurs utopiques. Dieu doit mourir pour que ses créatures puissent vivre. Reprenant à son compte (et à gros traits, il est vrai) l’argumentation qu’exposait Frazer dans son Rameau d’Or, Moorcock achoppe donc à ce bel édifice la seule conclusion possible: après l’âge de la magie et celui de la foi, que l’humanité accède enfin à l’âge de (la) raison.

Acte 2: La cité des étoiles d’automne

1794. Les lumières de Paris, où Louis XVI ne brille plus, sont éclipsées par le règne de la Terreur. Déçu du tour macabre que prennent les idéaux de la Révolution, le député Manfred Von Bek décide de quitter la compagnie d’un Robespierre vendu à la populace, sous peine de terminer en gibier de guillotine.

Où se réfugier cependant? Car hors des frontières de France, le despotisme et les privilèges ont encore la haute main sur le corps social. Il faut dire également que Manfred traîne derrière lui une réputation plutôt douteuse: avant l’épisode de l’Assemblée, sa jeunesse débauchée, ses compromissions dans quelques aventures scandaleuses à travers l’Europe et jusqu’aux Amériques – où il servit dans l’armée de Washington – l’ont rendu partout indésirable. Il ira donc à Mirenbourg, cité qu’on dit tolérante.

Au hasard des étapes, Manfred se joue de bandes de partisans de la République dévoyée lancés à ses trousses, s’attache l’amitié d’un escroc écossais lettré et savant, et enfin se fait ravir le cœur par une mystérieuse aristocrate, la duchesse Libussa de Crète, descendante d’Ariane, dont il ne cessera de suivre la trace jusqu’au terme de sa fuite.

Une fois à Mirenbourg, il voue d’abord son temps à la conquête (frauduleuse) de richesses, puisque les croyances d’antan l’ont trahi. C’est alors que le rattrape l’héritage de sa famille, sous la forme d’un jeu de piste complexe entre alchimistes, membres de sociétés secrètes et mystiques, où il doit tenir un rôle non négligeable. à l’heure où se profile une autre Révolution, industrielle celle-là, certains esprits éclairés continuent de voir dans l’œuvre au noir un moyen de réconcilier l’humanité avec sa nature – mieux, d’en proposer le dépassement en fusionnant les contraires qui la déchirent depuis toujours, science et foi, magie et progrès, émotion et raison. Il faut donc retrouver le Graal perdu, creuset ou se forgera l’Antéchrist ni mâle ni femelle, l’Hermaphrodite libéré de ses illusions et de ses vices (que figure le rêve récurent de la Bête, le Minotaure à terrasser au cœur de labyrinthe).

D’une trame historique le roman bascule insensiblement vers la fantasy, opérant un puissant mélange des genres dans une confession rythmée, écrite d’une plume où Verne le dispute à Poe. à pieds, à cheval, en montgolfière, les protagonistes finissent par passer dans la Mittelmarch, en la cité d’Amalorm – reflet de toutes les cités à tous les âges de la Terre – sous un ciel dont les étoiles meurent à petit feu, et où la grande conjonction des sphères annonce une ère nouvelle. ère où le pouvoir se donnera à qui viendra le prendre, et le monde se transformera au gré de qui aura la volonté suffisante pour imaginer une morale, une justice, une plastique inédites.

C’est l’occasion de scènes d’anthologie, tel ce passage où les héros se retrouvent hôtes plus ou moins forcés d’une étrange cour des miracles, qu’un renard philosophe et décadent entretient pour sa distraction. Et d’un final apocalyptique, où seuls seront sauvés ceux qui ont choisi de s’ériger en champion de la cause luciférienne, de combattre pour l’avenir de l’humanité en sacrifiant le leur. Le Graal, miracle d’équilibre et d’harmonie, ne tolérera aucune sorte de compromission.

L’initiative éditoriale à qui on doit le regroupement de ces deux romans, pour accompagner La Fille de la Voleuse de rêves, est tout à fait réjouissante. Le problème de la responsabilité, entrecroisé avec l’idée (très actuelle il est vrai) d’un nihilisme menaçant de détruire le monde, traverse les 666 (!) pages d’un cycle tiraillé entre démystification et métaphysique cruelle.

On sent là comme un reflet des continuelles préoccupations et engagements de l’auteur. Sans surprise, de longs passages sont consacrés à des discussions de caractère moral: comment donner sens à une époque où chaque mensonge, chaque vérité bâtit sur le refus d’une autre, ne fait qu’ajouter aux ténèbres et à la douleur du monde? Moorcock démontre avec brio comment nos utopies, exploitées de façon perverse, finissent invariablement par accoucher de monstres. Ni idole, ni idéal qui ne soit modéré. à cet égard, le personnage de Manfred est édifiant. Ayant reçu une éducation de lettré, axée sur la logique, une morale ouverte ainsi que sur le sens du devoir, Manfred est un agnostique qui ne cesse de se chercher une identité nouvelle dans les soubresauts d’un siècle chaotique, épousant courants de pensée et idéaux au gré de ses humeurs. Un mystique de la raison, aussi. Même la passion amoureuse qui l’investit à un moment ne l’empêche pas de garder les yeux ouverts. C’est bien parce qu’il ne se départit jamais de cette aptitude à relativiser qu’il demeure capable de sublimer ses échecs, de vider son ego, de sacrifier la meilleure part de lui-même quand il faut, condition par laquelle il lui est désormais possible de remplir le rôle que les circonstances (et peutêtre sa volonté) lui assignent – franchir les étapes qui l’agrandiront à la dimension d’un être supérieur. Outre la naissance de ce Christ des Lumières, quelques pages du diptyque pourront paraître impies: nul désir de blasphémer toutefois, seulement de mettre à nu les assises du nihilisme et d’y opposer la vigilance, l’exigence, la recherche d’une vérité qui, si elle abolit Dieu, le remplace par un usage de la raison au service de l’humanité. C’est cela, faire œuvre du diable.

Rhétorique difficile? Assurément. Mais ici l’humour n’est pas en reste et l’action menée tambour battant, relancée par des péripéties et des facéties souvent dues aux personnages de second plan. Moorcock, lucide quant au caractère obsessionnel et parfois répétitif de ses récits, n’oublie pas de faire à ses lecteurs d’énormes clins d’œil, et adapte de façon virtuose la forme à la trame. On peut sourire à certains retournements de situation: mais pas une seconde on ne se lasse. Le cycle de Von Bek, qui emprunte le style et l’emballage des pamphlets voltairiens, est un cri de révolte et d’espoir lancé à nos modernes consciences sclérosées. Ce classique inclassable ne pouvait qu’être l’œuvre d’un malin.

Sam LERMITE

Sam Lermite, 27 ans, né au Mans, ville des 24 heures auto. A découvert Jules Vernes à 9 ans, la SF et la fantasy à 12, ne s’en est jamais remis. études iconoclastes (économie, Histoire, Géographie). Travaille au Ministère français de l’économie et des finances, où il fait œuvre de subversion… Envisage de se multiplier sur le front des publications dédiées à ses genres préférés. à son actif: nouvelles, critiques, chroniques, articles dans Phénix, SF Magazine, Asphodale, fanzines divers. Tente d’échapper (jusqu’à quand?) au démon du roman…

Mise à jour: Janvier 2003 –

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