La Cave aux curiosités

par Joël CHAMPETIER

(avec l’aide inestimable de Guy Sirois et René Beaulieu, collaborateurs à la recherche)

Exclusif au supplément Web (Adobe, 1546Kb) de Solaris 143, automne 2002

Dans tout ensemble suffisamment vaste et diversifié se glissent des curiosités. Ceci est vrai autant du monde animal, avec ses fourmiliers et ses mantes religieuses, que de l’univers sidéral avec ses pulsars et ses supergéantes gazeuses. Même dans un univers aussi abstrait que les mathématiques, des nombres comme π continuent de surprendre et de mystifier.

C’est dans cet esprit qu’il faut aborder ce petit survol qui n’a d’autre prétention que d’amuser. Mon intention n’est pas de recenser les œuvres les plus bancales de l’histoire de la SF – Dieu sait s’il y en a, mais rien n’est plus banal qu’un mauvais roman. J’ai plutôt essayé de dénicher les œuvres dont l’existence, sur un plan ou sur un autre, est surprenante; dans lesquelles se combinent de manière inattendue plusieurs lacunes, bref, des œuvres curieuses.

Voici un premier exemple, où l’on verra qu’il ne suffit pas d’un titre puéril et d’une couverture d’un style suranné – même si ça aide – pour qu’un roman soit taxé de «curiosité». Il faut aussi que le nom de l’auteur soit un pseudonyme cachant un auteur qui s’est illustré ailleurs. Car sous le nom de François Pagery se cache un trio d’auteur, H. Calixte, R. Chomet et surtout Gérard Klein, le distingué éditeur d’Ailleurs et Demain. Nos lecteurs seront-ils vraiment étonnés d’apprendre que c’est le seul roman de Klein qui n’a jamais été réédité?
Mon second exemple est plus insolite, bien qu’il réponde à un fantasme qui a dû être partagé par plusieurs auteurs. En 1989, lorsque Piers Anthony a réédité But What of Earth?, un de ses premiers romans (1976), il en a profité pour exposer au grand jour la «bêtise» des relecteurs d’épreuves qui avaient travaillé sur le manuscrit original, en faisant suivre la réédition de près de cent pages de notes où il répond, proteste et, surtout, vitupère contre ses tourmenteurs.
Entre d’autres mains, l’exercice aurait pu être instructif et amusant. Hélas, Piers Anthony se ridiculise en se prenant au sérieux, qualifiant toute l’affaire «d’affront», de «sordide».Oui, les commentaires rapportés des relecteurs sont parfois contestables ou paresseux, mais la réalité est que le roman est mauvais dans ses deux incarnations! Le seul véritable sentiment que l’on ressent pour les correcteurs est la pitié à les imaginer en train d’améliorer un roman aussi poussif et ennuyeux. Bizarre, vraiment.
Qui n’a pas versé une larme nostalgique et émue en souvenir de la période «boule rose» de la SF? Notez que seul un examen superficiel peut laisser croire qu’il s’agit de la même race extraterrestre: pattes et tentacules démontrent qu’il s’agit de deux génotypes différents. Tout cela prouve que la convergence de l’évolution est à l’œuvre à travers la galaxie. Une autre conclusion (provisoire?): la forme ronde et rose est généralement associé à… l’agressivité.
Résumons brièvement les origines de cet unique roman de Clifford D. Simak à n’avoir jamais été réédité et encore moins traduit. Serait-ce dû au fait qu’il s’agit en réalité d’un roman de Joseph Campbell, réécrit mais par la suite désavoué par Simak? C’est la thèse soutenue par Guy Sirois dans le n° 22 de Bifrost, un spécial consacré à Simak. Allez savoir, c’était peut-être un autre doigt qui devait se dresser à l’origine!
Curiosité, disions-nous? Que penser d’un auteur, Robert Moore Williams, qui a réussi à publier son autobiographie en la faisant passer pour un roman? L’éditeur, semble-t-il, n’y a vu que du feu. Même Clute et Nicholls le présentent comme un roman dans la première édition de leur encyclopédie (mais rétablissent les faits dans la seconde édition, tout de même).Ce qui nous amène à une question inquiétante: certains éditeurs lisent-ils ce qu’ils publient?
Ah! Voici les résultats d’une des décisions les plus incompréhensibles de l’histoire de l’édition SF, le genre d’événement qui nous fait douter de la nature du réel.En décembre 1966, Pyramid Books réimprime Time Tunnel, un roman de Murray Leinster originellement publié en 1964.Jusque-là, ça va. Un mois plus tard, janvier 1967, chez le même éditeur, reparaît un livre du même auteur, avec le même titre et à peu près la même couverture.
Sauf qu’à l’intérieur, il s’agit d’un roman différent, de fait une novelisation de la série télévisée bien connue produite par Irwin Allen, adaptation qui jusqu’à preuve du contraire a aussi été écrit par Murray Leinster.Dickien, n’est-ce pas? L’esprit vacille à imaginer par quel tortueux processus de décisions ou d’erreurs un éditeur a pu publier un aussi étrange doublé.
Un titre suffisamment étrange peut faire basculer un roman dans la catégorie des curiosités. Je ne sais pas pour vous, mais moi, cette fameuse eau épaisse m’a fait rêver. D’autant plus inattendu que le titre original de cette traduction est City of the Hidden Eyes.

Il faut dire que la défunte collection Anticipation du Fleuve Noir s’est souvent surpassée au rayon des titres insolites. Comment ne pas évoquer ici les mémorables Ne touchez pas aux Borloks, Parle, Robot!, Joklun-N’Ghar la maudite, Les Cosmatelots de Lupus, Les Psycors de Pââl Zuik ou L’Androïde livide de l’astéroïde morbide. Un titre comme Bang! intrigue, avouez-le (que seul un distrait confondra avec Brang, autre roman de la collection). D’autres, soyons juste, exhalent une poésie indéniable: Où finissent les étoiles et Mais si les papillons trichent.

Les célèbres couvertures de Brantonne ont aussi beaucoup contribué au souvenir que l’on garde de la collection, même si certaines, il faut bien le constater, font rire…
Ce qui ne signifie pas que les autres éditeurs français ont toujours eu tout bon. La collection Présence du futur a eu quelques épisodes… comment dire… d’égarement. Je demande au jury du Bon Goût français de bien examiner ces deux pièces à conviction. La première se passe de commentaires – reconnaissons que ce n’est pas un livre qui passe inaperçu (curiosité oblige, le dessin est de l’auteur Philippe Cousin).
Quant au second, non, vos yeux ne vous trompent pas, c’est bien un chameau qui se caresse les seins avec un pénis en érection qui semble jouer de la musique. (Sans doute vaut-il mieux, encore cette fois, éviter tout commentaires et passer à la prochaine page.)
Dans l’éventualité (très peu probable!) où un de nos dignes lecteurs aura été déçu par une couverture de Solaris, je me permets d’offrir deux exemples du passé qui devraient relativiser les choses, surtout considérant que les artistes sont des professionnels connus. Celle de droite est de Jean Alessandrini et celle de gauche est de Tardi.
Car il faut bien dire que si la hideur et la maladresse n’ont pas épargné l’édition de la SF, elles ont parfois atteint des sommets qui dépassent l’affront au bon goût. Faut-il se surprendre qu’après la publication de ce numéro de Fantastic Adventures, et d’autres du même acabit, la SF ait eu de la difficulté à être prise au sérieux? Notez – curiosité – que le nain rouge du titre est en fait un géant. Gag ou malentendu? Peu importe: ouh, que c’est laid!
Et même les plus grands – Robert Silverberg en l’occurrence – n’ont pas été épargnés. Notez aussi l’illustration intérieure. Certes, il s’agit d’un roman pour la jeunesse, mais cela n’excuse pas tout!
Je n’allais quand même pas terminer ce survol sans vous offrir quelques images de charmantes demoiselles court-vêtues. Il faut reconnaître que le choix n’a pas été facile parmi un aussi vaste corpus. Remarquez que ce n’est pas moi qui ai coupé le titre et les noms des auteurs sur la couverture de Other Worlds : l’original est bel et bien mal coupé, ce qui illustre à quel point ces périodiques étaient produit en vitesse.
Et à l’instar de cette gracieuse créature, je vous salue en espérant que ces quelques pages auront donné le goût à nos lecteurs de renouer à l’occasion avec le passé de notre littérature préférée. Le sourire qui a accompagné ma recherche en était un de surprise et d’attendrissement beaucoup plus qu’un de moquerie. J’ose croire que ce fut le cas pour vous aussi.

Joël CHAMPETIER

 

Natif de l’Abitibi mais Mauricien d’adoption, Joël Champetier a à son actif plusieurs romans et nouvelles touchant à la SF, le fantastique et la fantasy. Il a gagné plusieurs prix, dont le Grand Prix de la SFFQ pour son roman La Mémoire du lac. Son roman le plus récent est Les Sources de la magie, tandis que son roman La Peau blanche sera adapté pour le cinéma (tous ces titres ayant été publiés aux éditions Alire). Il est aussi le rédacteur en chef de Solaris, revue dans laquelle il a publié «Huit Harmoniques de Lumière» (n° 136).

 

 

Mise à jour: Septembre 2002 –

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