Le Syncrétisme : une approche fédéraliste de la science-fiction canadienne

par Neal Baker

Exclusif au supplément Web (Adobe, 850Kb) de Solaris 141, printemps 2002

Les lecteurs britanniques et étatsuniens ignorent souvent les contributions canadiennes à la SF. Les auteurs célèbres dans le genre remontent à A. E. van Vogt et incluent des écrivains actuels comme Robert J. Sawyer et Robert Charles Wilson – tous deux finalistes des prix Hugo pour le meilleur roman en 1999. Selon la façon dont on définit le mot «canadien», cependant, la situation s’améliore. Dans l’anthologie Northern Stars, Hartwell et Grant définissent les auteurs canadiens comme «des citoyens canadiens qui écrivent au Canada, dont l’émigration est de fraîche date, ou encore des immigrants reçus vivant au Canada (p. 12)». Les auteurs honoraires de SF canadienne pourraient donc inclure William Gibson, Spider Robinson et Geoff Ryman. Cette SF émerge néanmoins comme une forme unique de paralittérature existant dans les marges à la fois du canon littéraire et de l’industrie de l’édition américaine.

Si la contribution de la SF canadienne est ignorée, la vitalité de la SF québécoise est par comparaison éclipsée. Dans un pays officiellement bilingue d’environ vingt-neuf millions d’habitants – dont sept millions de Québécois -, peu de Canadiens anglophones connaissent des auteures comme Esther Rochon ou Élisabeth Vonarburg. On ne remarque absolument pas des magazines de fiction comme Solaris. Ce genre de négligence reflète un phénomène plus vaste. Selon une étude récente, sur trois mille cinq cents livres publiés en français au Québec, seulement quarante ont été traduits en anglais (DePalma A4). La SF québécoise est donc une paralittérature non seulement pour des raisons génériques mais encore pour des raisons linguistiques et culturelles dans le contexte général canadien. De fait, la province du Québec elle-même peut être conçue comme une «parasociété» existant en tension avec le Canada anglophone. Depuis la montée du séparatisme au Québec pendant la révolution tranquille [NDT: en français dans le texte] des années soixante, la menace de la sécession a fini par dominer la politique canadienne. Les séparatistes ont gagné 40 % des votes lors du premier référendum de mai 1980 sur l’indépendance. En octobre 1995, le vote du Québec en faveur de la séparation est passé à 49,4 %. Par la suite, le 30 novembre 1998, la victoire du Parti québécois séparatiste aux élections provinciales a laissé ouverte l’option d’un possible troisième référendum dans le proche futur. Les études sur la SF canadienne supposent fréquemment une dynamique «francophone contre anglophone». Même si David Ketterer traite ensemble les écrits «anglo-canadiens» et «franco-canadiens» dans son ouvrage qui a fait date, Canadian Science Fiction and Fantasy, ces termes servent constamment à structurer le corpus par comparaison et contraste, en commençant par les «visions du Canada futur» dans deux textes du XIXe siècle : le pamphlet anonyme The Dominion in 1983, et Pour la Patrie de Jules-Paul Tardivel (p. 12). Plus explicite encore, Allan Weiss fait jouer les deux langues l’une contre l’autre dans son article de Science Fiction Studies, «Approaches to Québec Separatism in English and French-Canadian Fantastic Literature». Cette attention à la langue renvoie à deux publications par John Bell dans SF Studies, «Uneasy Union: A Checklist of English-Language Science Fiction Concerning Canadian Separatist Conflicts» (1982) et «The Persistence of Division : Further Examples of English Language Science Fiction Concerning Canadian Separatist Conflicts» (1984). Autre exemple d’étude structurée sous l’égide de l’écriture francophone, le survol de Michel Lord paru dans La Licorne, une série publiée par la Faculté des lettres et des langues de l’Université de Poitiers, «Un feu roulant en perpétuelle mutation : la science-fiction québécoise» (1993).

Il est réductionniste d’approcher la SF canadienne en termes d’opposition francophone/anglophone, cependant. D’abord, une telle construction mentale efface la primauté des populations indigènes rencontrées par les colons anglais et français. Valérie Raoul affirme que «L’Amérique représente ici la terre d’immigration par excellence… dans cette perspective, les Québécois sont des immigrants comme les autres. Sur une base composée des cultures autochtones plus ou moins enterrées, des couches successives se construisent. (p. 132)» Ensuite, une approche opposant francophonie et anglophonie ignore la composition multiculturelle du Canada. L’essai de Hubert Aquin «The Cultural Fatigue of French Canada» [«La fatigue culturelle du Canada français»] déclare que «L’homogénéité ethnique n’existe plus, ou du moins est-elle très rare… Le Canada français est multiethnique. (p. 29-30)» Bénédicte Mauguière rappelle de même au lecteur que «l’objectif de ce recueil d’essais n’est pas de répondre à l’éternelle question de l’existence d’une identité canadienne mais plutôt d’affirmer les multiples identités qui constituent le Canada actuel et de contribuer ainsi à poser les jalons des nouvelles cartographies de l’imaginaire. (p. 3)»

J’arguerai que les nouvelles cartographies de l’imaginaire dans la SF canadienne des années quatre-vingt-dix montrent une tendance marquée au syncrétisme. Le syncrétisme suppose une reconfiguration de diverses essences auparavant unifiées – que ce soit l’état-nation, l’ethnicité, la race, la langue, le corps ou le temps – et la fusion de différences radicales. Je démontrerai ici cette tendance de la SF canadienne à travers le roman de Nalo Hopkinson Brown Girl in the Ring, La Taupe et le Dragon de Joël Champetier et Chronoreg de Daniel Sernine. Le syncrétisme fonctionne dans ces trois romans à travers la structure narrative autant qu’à travers des déplacements métaphoriques, des traits de caractère et des stratagèmes figuratifs. Je suggérerai ensuite une nouvelle approche pour concevoir les textes de SF canadiens, laquelle s’ajustera à la réalité sociopolitique du Canada actuel, de plus en plus syncrétique elle-même.

Les origines elles-mêmes syncrétiques de Nalo Hopkinson informent Brown Girl in the Ring, lauréat du prix Warner Aspect pour un premier roman et louangé par Octavia Butler comme par The New York Times Book Review. Née en Jamaïque et résidante de Toronto depuis 1977, Hopkinson a passé la majeure partie de ses seize premières années d’existence en Jamaïque, à Trinité-et-Tobago et en Guyane. Son roman relate les aventures de Ti-Jeanne, une jeune Canado-Caribéenne vivant au centre de Toronto dans le futur proche. La base économique de la cité s’étant effondrée, le gouvernement canadien et le milieu des affaires se sont réfugiés dans les banlieues et ont transformé en ghetto le centre en voie de pourrissement. Ti-Jeanne et sa grand-mère, une prêtresse vaudou, Gros-Jeanne, essaient de se défendre contre un gang qui harcèle les habitants du quartier, récoltant leurs organes qui vont ensuite aux riches des banlieues.

Le trafic d’organes s’allie au syncrétisme pour donner forme à la narration. Les événements sont mis en branle par la santé déclinante de la première ministre ontarienne, Catherine Utley. Pour des raisons politiques, une transplantation cardiaque est nécessaire et un fonctionnaire de l’hôpital Angel of Mercy approche la bande du gangster Rudy Sheldon pour trouver un cœur.

La mission va au petit ami de Ti-Jeanne, Tony, un drogué de Trinité. Il assassine Gros-Jeanne et le cœur de celle-ci sauve Utley. En d’autres mots, le cœur d’une immigrée noire, caribéenne, redonne la santé à une Canadienne blanche et de naissance. Utley n’est pas n’importe quelle Canadienne, néanmoins, mais l’incarnation de l’état-nation canadien. Littéralement et figurativement, le corps de l’état-nation canadien est fortifié par la transplantation d’un «organe étranger (p. 237).»

La transplantation est problématique. Pendant l’opération, Utley fait l’expérience du syndrome de rejet, dans lequel le transplant attaque le donneur. «Le pire cas que j’aie jamais vu», commente le chirurgien (p. 236). Il essaie «d’établir une symbiose entre le corps de leur patient et son nouveau cœur», mais «les cellules de l’organe du donneur attaquaient le système immunitaire d’Utley (p. 236)». Dans un premier temps, c’est comme si, grâce à une métonymie, Gros-Jeanne résistait à son meurtre et à la transplantation. Mais la description que fait ensuite Hopkinson va dans un autre sens. Trois paragraphes décrivent les rêves d’Utley dans la salle d’opération. Le plus important : «Puis la noirceur. Rien. Et ensuite, elle était de nouveau consciente. Son corps et son cerveau, dans le rêve, lui appartenaient de nouveau, mais avec une différence. Le cœur – son cœur – dansait joyeusement entre ses côtes. Quand elle se regardait, elle pouvait voir le sang qui coulait dans tout son corps au rythme de ses pulsations. Dans chaque artère, chaque veine, chaque capillaire : deux courants distincts mais interreliés. Elle s’était inquiétée pour rien. Elle était guérie, une nouvelle femme à présent. (p. 237)» En se réveillant après cette phase onirique, et après avoir intériorisé «la noirceur» et «la différence», Utley fait aussitôt des plans : «Nous allons redonner vie à Toronto», déclare-t-elle (p. 239).

La représentation de l’espace est également liée au syncrétisme. Le plan d’urbanisme d’Utley fait écho aux courants «interreliés» mais «distincts» dans son sang, promesse d’une métropole syncrétique qui effacera les divisions entre les banlieues – majoritairement blanches – et le centre-ville multiethnique. Des espaces syncrétiques apparaissent tôt dans le roman, où ils remplissent des fonctions importantes. Ti-Jeanne et sa mère vivent dans Riverdale Farm, un parc antérieurement propriété de la ville de Toronto et dessiné à la ressemblance d’un domaine du XIXe siècle. Il est à présent rempli de parfums d’épices caribéennes, des senteurs de cuisine des Indes occidentales et d’herbes médicinales séchées qu’utilise Gros-Jeanne dans ses fonctions de guérisseuse. La chapelle du crématorium de Toronto bâtie en 1872 qui se trouve non loin de là a été convertie par Gros-Jeanne en un «palais» où elle conduit des rituels vaudous avec ses disciples (p. 86). Tony, le petit ami de Ti-Jeanne, cherche à s’échapper du centre-ville pour aller dans les banlieues. Ce désir est un refus de ses racines trinidadiennes et de son environnement présent, avec ses marchands hindous, ses églises coréennes et ses francophones. Il rejette le syncrétisme.

Le triomphe de Ti-Jeanne, par contraste, repose sur la négociation de différents espaces. Elle a été tourmentée par des visions du futur dès son enfance et reçoit désormais des visites d’esprits vaudous. Elle doit apprendre à réconcilier le monde spirituel et la réalité quotidienne, et, ce faisant, réconcilie son héritage caribéen et son présent canadien. «C’est un don de Dieu-le-Père», dit Gros-Jeanne des rêves de sa petite-fille. «Si tu n’arrives pas à apprendre à t’en servir, c’est lui qui se servira de toi. (p. 47)» Au départ, Ti-Jeanne rejette le monde des esprits, mais elle comprend bientôt qu’elle doit apprendre à l’accepter, avec l’aide de Gros-Jeanne. C’est-à-dire qu’elle doit apprendre d’une sage dont l’existence est un exemple de syncrétisme, qui se déplace avec habileté du monde des esprits vaudous à celui du XXIe siècle canadien. à la fin du roman, Ti-Jeanne défait la bande de Rudy avec l’aide de huit esprits vaudous. La bataille finale a lieu dans la tour du CN, que Gros-Jeanne désigne comme «le pont entre les mondes (p. 221)». L’esprit vaudou Osain manifeste par la suite son souci de Ti-Jeanne : «Le corps va mieux, mais l’esprit est encore branlant, je crois (p. 228)». Ti-Jeanne, optimiste, pense qu’elle dépassera ce stade du «branlant» et atteindra une intégrité syncrétique. «Je crois tu as déjà amorcé la bonne guérison. Je pourrais faire le reste moi-même. (p. 228)»

Comme nous l’avons suggéré ci-dessus [NDT: mais moins clairement en français qu’en anglais], le langage est également relié au syncrétisme. Hopkinson met celui-ci en relief par la façon dont ses personnages utilisent la langue parlée, ainsi que dans la structure narrative, par l’intermédiaire d’épigraphes. Dans les deux cas, elle emploie ce que les linguistes appellent des «changements de code», imitant la fluidité de l’énonciation caribéenne. Ses personnages changent constamment de modes à l’intérieur d’une même phrase, passant de l’anglais standard à une forme plus populaire ou parfois à un solide créole. Au début du roman, par exemple, «Tony passa au créole que ses parents avaient parlé avec lui dans son enfance. Il avait été élevé à Toronto par des parents créoles, et son langage vacillait entre créole et canadien. "T’as rien de mieux ? Depuis tout le temps que je viens ici, je n’entends que des trucs éculés de carnaval!" (p. 19)» Sur le plan de la structure narrative, Hopkinson introduit des épigraphes en créole au début des chapitres et de sections de chapitres, ce qui dérange le cours des descriptions en anglais standard. Lorsque mis en regard avec la façon dont parlent les personnages, le roman fait preuve d’une forme syncrétique qui reflète son contenu.

Si le roman d’Hopkinson affirme le syncrétisme de Toronto dans un futur proche, La Taupe et le dragon de Joël Champetier l’extrapole dans une colonie du XXIVe siècle, en Nouvelle-Chine. En orbite autour de l’étoile double du Bouvier, la Nouvelle-Chine a été terraformée à un coût énorme pour accueillir des milliards d’immigrants de la Chine rurale. La colonie est accablée par sa dette envers ses créditeurs – la Chine, le Japon et l’Europe -, mais le remboursement est rendu difficile par l’intense radiation émise par l’un des soleils, l’Œil du Dragon. Introduit dans un climat de séparatisme xénophobe, l’agent européen Réjean Tanner doit extraire une taupe placée aux niveaux les plus élevés du gouvernement de Nouvelle-Chine.

La représentation de l’espace informe ici le syncrétisme, comme dans Brown Girl in the Ring. La ZLEC, «Zone de libre-échange commercial», constitue un espace hybride important qui offre une tête de pont sur la planète aux créditeurs de Nouvelle-Chine. Proche de l’astroport, il offre à Tanner un premier panorama de son nouvel environnement : «Parmi les rares passants, impossible de distinguer les Chinois des Européens, tous demeuraient anonymes sous leurs gants, lunettes et larges chapeaux. (p.6)» Ici, toutes les ethnies sont unies dans leur effort pour se protéger des radiations solaires. La police de la ZLEC parle anglais et mandarin, tandis que les enseignes et publicités présentent à la fois de l’anglais, du mandarin et du cantonais. L’architecture va du style européen au chinois traditionnel, certes, et «l’ensemble aurait pu être hétéroclite si la profusion des palmiers, des vignes et des platanes n’avait pas lié, dans une jungle vert tendre, les taches de couleurs des habitations (p. 24)». L’architecture diversifiée de la ZLEC est homogénéisée par la végétation locale, tout comme les habitants le sont dans leur bataille contre l’Œil du Dragon. Les familles de la ZLEC sont également diverses mais proches les unes des autres. Ainsi, Tanner passe ses premiers jours sur la planète avec le chef du Bureau européen des Affaires extérieures, un Scandinave nommé Bo Blœmbergen, son épouse chinoise, Zhao, et leurs enfants – Xunxun, Peter et Suzy. Le calendrier de la ZLEC est également syncrétique, empruntant à la Terre mais élidant le mercredi afin de correspondre aux conditions planétaires locales.

Alors que la ZLEC est un espace syncrétique, le reste de la Nouvelle-Chine recherche la pureté culturelle. Les colons sont des Chinois. «Pas la Chine des villes, fortement nipponisée et devenue puissance mondiale; mais plutôt la Chine rurale, devenue avec son milliard d’êtres humains le plus grand groupe culturel homogène du monde. (p. 37)» Le gouvernement de Nouvelle-Chine met de l’avant des politiques xénophobes visant les civilisations occidentale et japonaise «agnostiques et technocratiques (p.37)». Alors que la ZLEC a adopté un calendrier mixte mêlant la Terre et les conditions locales, celui de Nouvelle-Chine est basé sur l’ancien calendrier chinois. La Nouvelle-Chine est homogène. Le gouvernement de Nouvelle-Chine insiste pour expérimenter avec la production de riz alors que les biotechniciens n’ont pas réussi à mettre au point un riz résistant à la radiation solaire.

Malgré tous ces efforts, la Nouvelle-Chine est déjà compromise. Un collègue japonais de Tanner remarque : «Nous nous ressemblons beaucoup, Chinois et Japonais, n’en déplaise aux Néo-Chinois, qui nous voient comme les pervertisseurs de la Chine, les profanateurs d’un mythique passé d’or et de gloire. Pourtant, sans les Japonais, la Chine aurait-elle un jour possédé la puissance technologique nécessaire au peuplement de ce monde hostile ? (p. 41)» D’ailleurs, la Nouvelle-Chine n’aurait jamais été possible sans le financement chinois, européen et japonais. A priori, la colonie est un lieu syncrétique à l’échelle d’une planète dont la géologie étrangère comme la biologie et la météorologie ne sont rendues supportables aux humains que par la terraformation. Le résultat de celle-ci est une biosphère transformée qui ressemble à la Terre mais conserve assez de conditions locales pour n’être certainement pas la Terre, mais plutôt un lieu intermédiaire.

Tanner apprend à négocier ces différents espaces, comme Ti-Jeanne dans Brown Girl in the Ring, en ayant recours à l’aide d’Autres qu’il réconcilie avec la mission de son Bureau européen. Le résultat final est une mission syncrétique. Pour quitter la ZLEC et infiltrer la Nouvelle-Chine elle-même, Tanner subit une chirurgie qui le transforme en Chinois de Han. Cette chirurgie est exécutée par un associé du service secret chinois de la Terre, le Diaochabu. Afin de trouver son chemin en Nouvelle-Chine, Tanner a besoin d’un guide. Le service secret japonais – le Naicho – lui prête un agent, Jay Hamakawa. Pour pénétrer dans le repaire de la taupe terrienne et remplir leur mission, Tanner et Hamakawa se rendent compte qu’ils doivent piloter un bateau. Aucun des deux agents ne l’a jamais fait. Par chance, ils sont en mesure d’avoir recours aux talents de pilote de la compagne que vient de se trouver Tanner, une Néo-Chinoise nommée Qingling. Pour fuir la Nouvelle-Chine quand celle-ci déclare son indépendance, le groupe de Tanner contacte un réseau clandestin ; ayant réclamé de l’aide dans une maison sûre du Diaochabu, ils obtiennent une place à bord d’un bateau du Naicho qui se rend dans la ZLEC.

Deux moments narratifs catalysent la transformation de Tanner en un personnage complètement syncrétique. Le premier est sa rencontre avec la taupe du Bureau européen, Chen Shaoxing. Au lieu d’être une scène de bataille bourrée d’action, elle repose sur la traduction d’un poème chinois du XVIIIe siècle, Hong lou meng, Le Rêve dans le pavillon rouge. Chen en brandit une copie et demande à Tanner d’en traduire un passage en français. Le passage sur lequel Chen travaille commence avec une strophe: «Pourquoi me blâmer, si mon âme/Souffre une double peine en moi? (p. 245)» Le passage textualise le rôle de Chen comme agent double et sa double souffrance spirituelle. Il devient clair que Chen a changé de bord et travaille maintenant vraiment pour le gouvernement de la Nouvelle-Chine. Cependant, il n’est pas d’accord avec la politique de pureté isolationniste de celle-ci. En tant que tel, Chen est incapable de réconcilier son héritage chinois, l’entraînement du Bureau européen et ses sympathies pour la Nouvelle-Chine. Il tente néanmoins une réconciliation, par l’intermédiaire de la poésie. Il poursuit en discutant avec Tanner les mérites relatifs de la traduction d’une version française du poème en pinyin, un système qui romanise les caractères chinois. Chen invite Tanner à utiliser les idéogrammes. «Un poème chinois comprend une partie lyrique, une partie picturale et une partie philosophique, dit-il. La transcription des idéogrammes en caractères romains ignore le degré d’expression suggéré par la disposition plastique. (p. 247)» La synthèse du lyrique, du graphique et du philosophique dans la poésie idéogrammatique chinoise représente le syncrétisme auquel aspire Chen.

Tanner réfléchit sur Chen et sur la traduction de la poésie pendant tout le reste du roman, pour en arriver finalement à une auto-transformation. Il se tient devant un miroir, vers la conclusion du roman, et observe les altérations chirurgicales de son déguisement en voie d’effacement. Sa peau claire commence à se révéler, et l’un de ses verres de contact teinté est tombé pendant ses pérégrinations, de sorte qu’il a à présent un œil brun et un œil vert. Il ressemble à «un clochard de race indéfinie» tandis qu’il se demande quelle voie emprunter désormais (p. 298). «Il s’approcha du miroir, comme s’il cherchait à sonder les pensées secrètes derrière ce regard bicolore. (p. 299)» Sous ce regard bicolore – qui suggère un composé de perspectives européenne et chinoise – Tanner décide de quitter son travail d’agent secret lorsqu’il sera retourné sur Terre, et d’y épouser sa compagne néo-chinoise Qingling. Ce faisant, il s’ouvrira lui-même aux influences néo-chinoises tout en restant proche de ses racines européennes. Tanner choisit ainsi une existence syncrétique.

Là où les protagonistes de La Taupe et le Dragon et Brown Girl in the Ring progressent vers des identités cohérentes et syncrétiques, le héros de Chronoreg, de Daniel Sernine, subit une révision radicale et se retrouve dans un état indéterminé. Ce roman dérangeant de 1992 prend pour point de départ un Québec indépendant au début du XXIe siècle, embourbé dans une guerre pour le Labrador. En permission, loin de l’institut paramilitaire québécois qui l’emploie, l’agent Denis Blackburn se rend à Mexico à la recherche de son amant, Sébastien. Ce dernier est tué dans les rangs des rebelles du Chiapas et Blackburn essaie de le sauver en prenant du chronoreg, une drogue qui lui permet de voyager dans le passé et de changer l’histoire. La drogue déstabilise aussi bien la conscience de Blackburn que la structure narrative du roman. Elle sensibilise également Blackburn à l’existence d’une race humanoïde, les éryméens, qui occupent un astéroïde orbitant autour de la Terre et sont impliqués dans les diverses factions qui s’affrontent au Labrador.

Les éryméens sont associés au syncrétisme dès le début. Sans le savoir, dès son arrivée à Mexico, Blackburn se lie d’amitié avec l’éryméenne «Lavilia Carlis» dont les traits hybrides l’intriguent : «Son teint et ses cheveux semblaient nettement latino-américains, avec une trace apparente de sang indien, mais son accent était indéfinissable, et ses yeux d’un gris-vert trop pâle pour passer inaperçus… Qui pouvait-elle être, avec cet accent qui, somme toute, était une absence d’accent, et ce nom évoquant vingt nationalités différentes ? (p. 11)» Plus tard, Blackburn affronte «Hélène Michalski», une éryméenne aux desseins funestes prétendant être un officier de l’armée québécoise. Le pseudonyme franco-polonais de Michalski atteste de ses dispositions au syncrétisme. Sa persona est un mélange de loyautés qui inclut ses devoirs de liaison entre le haut commandement québécois et ses alliés russes, son statut d’agent double travaillant pour des guérilleros québécois désireux de prolonger le conflit labradorien, et ses propres desseins politiques sur érymède. Indépendamment des individualités présentes, les troupes éryméennes, qui s’avèrent décisives vers la fin du roman, sont également décrites en termes syncrétiques : «Ils semblent être de toutes les races, mais le métis et le mulâtre dominent. (p. 370)»

Si les éryméens sont associés au syncrétisme, le corps humain l’est aussi en ce qui concerne la technologie, Mireille Rosello observe, à propos de Chronoreg: «Chaque héros est une sorte de monstre impossible à situer, moitié humain et moitié mécanique. (p. 266)» Le roman contient en effet nombre de passages où les frontières entre le corps humain et la technologie se brouillent. Dans un passage, Blackburn démasque un espion dont la main prosthétique est un microordinateur. L’ennemi juré de Blackburn, Jac Marin, est un accro aux jeux vidéo le plus souvent décrit comme branché à ses divertissements ou à son système de surveillance électronique. Blackburn lui-même abrite un transmetteur dans son thalamus. De surcroît, sa conscience commence à se transformer sous l’effet de la technologie pharmaceutique, sous la forme du chronoreg ainsi que de la céréphédrine-psi, une drogue qui lui permet de sonder les pensées d’autrui. Par exemple, le rêve de Blackburn se mélange à celui d’une personne endormie dans une chambre adjacente. «Son rêve ? Ou le rêve d’un autre ? Cela ressemblait plutôt à des souvenirs, réels, concrets – ceux d’une femme, en fait. (p. 208)»

Les drogues psychotropes ont pour effet un syncrétisme temporel. La perspective de Blackburn déforme la structure narrative lorsqu’il commence à faire l’expérience de plusieurs courants temporels. Par exemple : «N’étant plus contenu par la gangue du cerveau, il s’étire dans toutes les directions, Comitan, Vera Cruz, le passé mais aussi le futur, la taïga du Nouveau-Québec et les installations délabrées du front Churchill. (p. 125)» Les chapitres 16 à 18 commencent tous avec les trois mêmes phrases décrivant la taïga au crépuscule. Chaque chapitre réitère la voie temporelle parallèle et différente que vit Blackburn. Même s’il subit des morts violentes dans les chapitres 16 et 17, il survit au chapitre 18 grâce aux leçons apprises des itérations précédentes. «Comment aurait-il gardé dans son propre cerveau les informations acquises dans d’autres mondes, d’autres vies simultanées ?» se demande-t-il (p. 302). Dans d’autres cas, il est conscient de vivre deux moments temporels différents en même temps. Les deux possibilités sont représentées sur la même page par deux colonnes séparées de texte. Quoiqu’une bifurcation temporelle ait lieu, Blackburn réussit à faire la synthèse des deux temporalités la première fois que cela se produit. La narration reprend son cours «naturel», sur une seule colonne de texte. Mais dans la dernière page du roman, deux colonnes de textes présentent deux fins non compatibles où Blackburn se dirige vers le rivage de l’océan. C’est comme s’il était en dernier ressort incapable d’accéder à une identité cohérente, syncrétique, et reste plutôt suspendu au bord de l’indéterminé.

D’autres passages menant à la conclusion indiquent que Blackburn a une identité syncrétique, pourtant, ce qui ne fait qu’intensifier l’indétermination finale. Les éryméens le considèrent certainement comme une figure syncrétique : «Chez des gens comme toi», explique Lavilia Carlis, «il se produit parfois ce que nous appelons une jonction… Ta conscience passée, présente et future coexiste dans la quatrième dimension. (p. 392)» Après avoir saboté les plans des guérilleros québécois et des éryméens renégats, Blackburn s’écroule et se met à avoir des hallucinations. Ses visions placent le syncrétisme au premier plan. Dans l’une, des prêtres mayas et aztèques – deux cultures distinctes dans le temps et l’espace – se réunissent dans les ruines de Chichèn Itza, portant des uniformes de rebelles mexicains du XXIe siècle et de soldats québécois. Dans une autre, Blackburn rencontre un indigène américain dans le désert : «L’Amérindien a maintenant le visage rosé d’un homme blanc, la tête d’un professeur, cheveux blancs en abondance. (p. 380)» Dans son hallucination finale, immédiatement avant la dernière page du roman, Blackburn assis dans une taberna mexicaine regarde les lettres du nom de la taverne se transformer sur la fenêtre d’espagnol en arabe. «Il y a quelques personnes dans la salle, des mulâtres surtout, du type brésilien, et quelques Noirs américains ou jamaïcains… il semble maintenant que les Arabes dominent, certains portant le burnous, d’autres coiffés d’un fez et vêtus à l’occidentale. Quelques Européens se mêlent à la clientèle. (p. 464-465)» Une femme chante en anglais puis en allemand tandis que Blackburn, épuisé mais content, se détend dans la foule syncrétique.

On pourrait arguer que Brown Girl in the Ring, La Taupe et le Dragon et Chronoreg s’imbriquent dans le syncrétisme de la réalité sociopolitique actuelle du Canada. Le Canada est un état fédéral, comptant dix provinces largement auto-gouvernées et deux territoires contrôlés par le gouvernement central d’Ottawa. «Le fédéralisme combine l’unité et la diversité», souligne How Canadian Govern Themselves, la publication officielle de la Bibliothèque du Bureau de l’information publique du Parlement (non paginée). Le discours officiel canadien met avec insistance cette notion en valeur. Dans son discours de juin 1999 à la nation, à l’occasion du Jour du Canada, par exemple, le premier ministre Jean Chrétien proclame : «En tant que peuple, nous avons compris que notre pays est constitué de communautés différentes. Chacune est dotée d’une identité et de valeurs uniques qui nous enrichissent et nous rendent plus forts, et que nous avons stimulées grâce à notre génie pour les compromis et la flexibilité.»

Dans le contexte de ce discours officiel canadien, Brown Girl in the Ring, La Taupe et le Dragon et Chronoreg pourraient être décrits comme une science-fiction «fédéraliste». Ce genre de texte canadien contemporain reconfigure des essences homogènes – état-nation, ethnicité, race, langage, corps, temps – à travers la fusion des différences. Ce n’est pas là dire que Hopkinson, Champetier et Sernine épousent le fédéralisme ou que leurs textes se livrent à des spéculations explicites à propos de l’identité nationale. Ni Hopkinson ni Champetier ne spéculent directement sur la sécession du Québec, au reste. Cependant, en présentant de façon insistante le syncrétisme comme stratégie textuelle, en réconciliant des antithèses apparemment fondamentales, ils fonctionnent comme de précieuses ressources symboliques dans le mythe plus général de la nation canadienne – en tant que Confédération. La science-fiction «fédéraliste» fait exploser le système d’opposition francophone/anglophone. De plus, elle n’a guère de sympathie pour les oppositions binaires comme soi/l’autre ou passé/présent, tout en retravaillant les notions de race et d’ethnicité. Là où le syncrétisme permet un processus qui transforme sans fin les réseaux de diverses expériences et identités sociales et historiques, la science-fiction fédéraliste offre des histoires parallèles syncrétiques et des fusions radicales de coutumes, de corps et de réalités. Comme l’écrit Homi K. Bhabba dans son introduction à Nation and Narration, «la "localité" de la culture nationale n’est ni unifiée ni unitaire en relation avec elle-même, et elle ne doit pas non plus être vue simplement comme "autre" en relation à ce qui lui est extérieur ou lointain. La frontière est à double face, comme Janus, et le couple problématique intérieur/extérieur doit toujours être un processus d’hybridation, incorporant de "nouveaux membres" relativement au corps politique, générant d’autres lieux de significations et, inévitablement, dans le processus politique, produisant des lieux anonymes d’antagonismes politiques et des forces imprévisibles pour l

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *