World Fantasy Convention 2001

Un reportage de Christian SAUVÉ

Exclusif au supplément Web (Adobe, 631 Kb) de Solaris 140, hiver 2002

S’il y a un événement annuel reconnu dans le milieu de la fantasy, c’est bien la World Fantasy Convention (WFC). Chaque année, ce rassemblement d’auteurs, d’éditeurs et d’amateurs passionnés attire entre 600 et 800 personnes d’un peu partout à travers le monde, surtout anglophone. Du 1er au 4 novembre 2001, la vingt et unième édition de ce congrès s’est déroulée à Montréal, au Delta Centre-Ville. C’était la deuxième visite de la WFC au Canada depuis Ottawa en 1984.

Les invités d’honneur de cette édition de 2001 : Donato Giancola, Fred Saberhagen, Charles de Lint (comme maître de cérémonie) et… Joël Champetier. Solaris était sur place : voici quelques notes sur l’événement.

 

Premières impressions

La World Fantasy Convention est un peu l’équivalent fantastique de ce qu’est la Worldcon pour les amateurs de science-fiction: ce n’est pas nécessairement le plus gros congrès de l’année dans le genre, mais c’est le plus important. C’est à cette occasion, par exemple, que l’on remet les World Fantasy Awards. Le coût de l’inscription étant relativement élevé – 120 dollars canadiens en s’y prenant bien à l’avance ou 250 dollars à la porte – il s’agit d’un congrès inévitablement réservé à ceux qui tiennent vraiment à y assister, c’est-à-dire les professionnels et les amateurs sérieux du genre. L’atmosphère générale y est donc radicalement différente de celle des conventions régionales comme Con*Cept (Montréal) ou Can-Con (Ottawa).

La WFC est résolument littéraire. Comparée à la moyenne des congrès anglo-saxons, la programmation s’intéresse peu au cinéma et à la télévision. Il n’y a pas de media room. En fait, pendant une des tables rondes, un représentant d’Alliance-Atlantis s’est plaint que les organisateurs du congrès lui avaient refusé la permission de projeter une vingtaine de minutes du premier volet de l’adaptation de The Lord of the Rings tout simplement parce que la WFC «is not a media convention». C’est dire qu’il ne fallait pas chercher de congressistes déguisés en Klingons. Le programme officiel du congrès rappelle même que «The WFC has a welldeserved reputation for professional and businesslike conduct among its members. […] You’ll see no hall costumes, uniforms or weapons being worn.» («La WFC est réputée pour le professionnalisme et la civilité de ses participants. […] Vous n’y rencontrerez personne en costume, en uniforme ou brandissant une arme.»)

C’est à l’inscription que l’on réalise l’ampleur de l’organisation mise en place. Contrairement à ce qui se passe dans les conventions régionales, on ne se contente pas de remettre un simple programme et un livre souvenir. Chaque inscrit reçoit en plus un sac plein d’objets promotionnels, des posters et des catalogues, mais aussi des livres. Le livre souvenir à lui seul est une pièce de collection, abondamment illustré, dans lequel est glissé un CD-ROM sur lequel on peut trouver des nouvelles, des images, des informations bibliographiques sur les invités et d’autres renseignements bien pratiques. Et ce n’était pas tout. «Ce que vous voyez sur la table là-bas est gratuit», expliquait la préposée à l’inscription, «y compris les livres.» Au cours du week-end, la table des freebies a continué de s’enrichir de magazines, d’une mini bande dessinée, de cartes postales annonçant la parution de livres, de matériel promotionnel, etc.

Fred et Joan Saberhagen

Fred et Joan Saberhagen (Photo : J. Champetier)

Le banquet de la WFC

Le banquet de la WFC : Donato Giancola, illustrateur invité, en compagnie de sa femme Naomi et de Valérie Bédard. (Photo : Charles Mohapel)

La WFC est organisée par un noyau de personnes ressources qui ont manifestement beaucoup appris des congrès précédents. L’expérience de cette équipe est évidente dans l’attention apportée aux détails, qui assure entre autres le bon déroulement des tables rondes. De petites affiches identifiant chaque membre du panel sont disposées sur les tables avant le début des discussions. L’horaire est strict: cinquante minutes allouées par table ronde et dix minutes de battement. Des bénévoles sont chargés de surveiller et d’intervenir pour que tout le monde respecte l’horaire. Il en résulte une convention qui semble rouler d’elle-même.

Une part importante de ce succès dépendait de la disposition idéale des lieux, le congrès occupant au complet le vaste sous-sol de l’hôtel Delta Centre-Ville. Il était ridiculement facile de se déplacer entre les trois salles consacrées au programme, et celles consacrées à l’exposition et à la vente. De plus, le vaste lobby du sous-sol était le point de rencontre idéal pour tous les congressistes, ce qui facilitait les discussions intéressantes.

 

Tables rondes et événements

Pour les simples fans, le cœur de tout congrès de science-fiction et de fantastique est évidemment l’éventail des tables rondes offert. Il y avait de tout pour tous à la WFC, allant des sujets bien sérieux («L’Histoire de la fantasy») aux plus frivoles («Les Chimpanzés en SF&F»… quoique ce panel s’est révélé, au bout du compte, un des plus sérieux du week-end). Ceux qui soutiennent que «le fantastique épique, ce n’est que de la science-fiction hard basée sur des lois différentes» se seraient bien amusés à assister aux tables rondes sur la construction de mondes, où les discussions portaient autant sur les considérations économiques («Les villages pillés ne paient pas de taxes») que sur la vraisemblance scientifique… Les auteurs avaient souvent beaucoup à dire, au plus grand plaisir de l’auditoire. La qualité d’une table ronde dépend forcément de la qualité des membres du panel. à quel autre endroit peut-on assister à une discussion sur la responsabilité morale des écrivains où l’on retrouve des gens comme Stephen R. Donaldson et Joe Haldeman ?

Comme dans la plupart des congrès anglophones, la WFC proposait plusieurs tables rondes se concentrant sur les techniques d’écriture de genre : comment construire un monde, comment conduire sa recherche, comment tuer un personnage… L’auditoire de ces congrès plus littéraires étant habituellement constitué d’un fort contingent d’aspirants écrivains et d’auteurs fascinés par leur propre métier, ces sujets répondent sûrement à un besoin. Ce n’était pas non plus un accident si la WFC offrait une demi-douzaine de discussions sur les dessous de l’industrie, du livre électronique jusqu’aux rouages de l’édition, sans oublier l’incontournable table ronde sur la «meilleure» façon de devenir un pro du genre. à la World Fantasy Convention, c’est la conception américaine du professionnalisme qui est la norme.

Présence francophone à la WFC : Jean-Pierre Normand, Yves Meynard et Esther Rochon. (Photos : J. Champetier. Appareil photo prêté par Esther Rochon…)

Même si la WFC est annoncée comme une convention de fantasy, les amateurs de science-fiction ne risquent pas de se sentir exclus. Les deux genres se croisent de façon presque inextricable. Les auteurs et les éditeurs sont fréquemment les mêmes, les techniques d’écriture sont similaires. Les deux genres partagent plus souvent qu’autrement le même bassin de lecteurs, avec les mêmes champs d’intérêt. Même les amateurs «purs et durs» de science-fiction peuvent y trouver leur compte, en ayant l’occasion de rencontrer et de discuter avec des auteurs mieux connus pour leur science-fiction (Robert J. Sawyer, Joe Haldeman, Jean-Louis Trudel, S. M. Stirling), entre deux tables rondes sur «Comment construire des mondes». Certains de ces panels, en fait, étaient dominés par les auteurs de SF («Adaptation média»).

Malgré les six cents inscrits au congrès, l’auditoire moyen ne dépassait pas beaucoup soixante personnes. Les salles mises à la disposition du congrès étaient grandes, ce qui rendait obligatoire l’utilisation de micros. L’interaction entre les membres du panel et les auditeurs n’allait pas toujours de soi. C’est dommage, car le passage de la World Fantasy Convention à Montréal était une occasion unique pour les fans de rencontrer des célébrités littéraires du genre fantastique. C’est pour cette catégorie de congressistes qu’avait lieu la gigantesque séance de signature du vendredi soir. On avait aligné dans une grande salle une série de tables où les auteurs accueillaient les demandeurs d’autographes, lecteurs et vendeurs, certains transportant des boîtes entières de matériel à signer. Il y avait des files d’attentes pour les auteurs les plus connus, comme Tim Powers, Charles de Lint, Guy Gavriel Kay et Fred Saberhagen. D’autres se sont faits discrets : Robert Jordan était à la convention, mais n’a presque pas été vu. Stephen R. Donaldson a participé à des panels, mais ne s’est pas présenté à la séance de signature, etc. Quoi qu’il en soit, pour les lecteurs, cette séance était une excellente occasion de faire autographier ses livres et de parler, «comme fan», aux auteurs sans craindre de les agacer.

Joël Champetier s’adresse à l’auditoire du banquet : qui a dit que personne n’était costumé ? Et Charles de Lint démontre qu’il sait manier d’autres instruments que sa plume. (Photos : Charles Mohapel)

En parallèle à ces tables rondes, ces lectures et ces séances de signatures, ces congrès ont un fonctionnement plus occulte qu’il est difficile de percevoir, à moins d’être directement impliqué – c’est l’occasion pour les rencontres professionnelles entre auteurs et éditeurs. Repas d’affaires, remises de manuscrits et discussions entre pros forment une bonne partie de ce qui attire tant de monde à la WFC. Ce n’est pas pour rien que les chaises du lobby de l’hôtel étaient constamment occupées par des gens ayant des conversations très sérieuses…

Le public de la WFC est composé de grands lecteurs ; et qui dit grand lecteur dit Jean-Louis Trudel. (Photo : J. Champetier)

Jennifer Brehl (EOS Books) – en compagnie de Guy Gavriel Kay et Alain Nevant. (Photo : J. Champetier)

Quelques conclusions

La répartition démographique des participants de la WFC était remarquable. Pas comparée à la population générale, mais comparée à celle de la plupart des conventions du genre. Dans ce cas-ci, la proportion hommes/femmes était beaucoup plus équilibrée qu’à l’habitude, et la moyenne d’âge était aussi très rassurante pour qui s’inquiéterait du renouvellement du lectorat.

La présence francophone à la WFC a été substantielle, et sans doute exceptionnelle. Pour souligner le passage du congrès au Québec, les organisateurs ont demandé à Joël Champetier d’agir comme invité d’honneur. Ainsi, on l’a vu participer à des tables rondes sur l’édition et la création de personnages, sans oublier sa présence aux cérémonies de la WFC. D’autres congressistes francophones comme Jean-Louis Trudel ou Alain Nevant ont également participé ou modéré des tables rondes. La galerie d’art proposait des illustrations de gens de chez nous comme Jacques Lamontagne et Jean-Pierre Normand, bien connus pour leurs illustrations de couverture chez Alire et Médiaspaul – même notre gagman Mario Giguère était présent. La rédactrice en chef du CD-ROM, Nancy Kilpatrick, a insisté pour y inclure des œuvres en français d’auteurs comme Natasha Beaulieu, Claude Bolduc, Guy Sirois, etc. Les éditions Alire tenaient également une table dans la salle de vente, assurant ainsi une visibilité mondiale à leur production… et à Solaris, bien entendu ! Tout cela en plus de la douzaine de congressistes francophones qui assistaient simplement aux panels.

Christian SAUVé

Légendes des photos : Joël Champetier

(On trouvera plus d’information sur le site http://www.worldfantasy.org/, notamment des photos de l’édition 2001, la liste des lauréats des World Fantasy Awards, de l’information sur les congrès précédents et tout ce que vous voulez savoir sur la prochaine édition de la WFC, qui aura lieu du 31 octobre au 3 novembre 2002 à Minneapolis, USA)

 

Webmestre de Solaris, Christian Sauvé est un informaticien de la région d’Ottawa fasciné par la SF, le polar et l’ensemble des littératures de genre. Sa passion s’étend aussi au cinéma, comme en témoigne sa chronique cinématographique dans la revue Alibis.

 

Mise à jour: Février 2002 –

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